La une des lecteursTous les blogsles top listes
Envoyer ce blog à un amiAvertir le modérateur

29.01.2008

Chapitre III - Verset IX

La foule a envahi tous les alentours de l’école Langevin Vallon. Le pape y déjeune tranquillement avec des élus communistes, les instits et les mômes. Au menu, antipasti et spaghetti bolognese, plats consensuels, avec du Bardolino. Le programme est encore chargé : l’après-midi à la chapelle de l’Emmanuel, de l’autre côté de l’avenue du général Leclerc, en descendant vers Aubervilliers, avant la grande veillée au parc de La Courneuve.

            Le pari est audacieux, le maire a accepté la proposition du pape, pas de police dans les parages, le service d’ordres étant exclusivement assuré par les jeunes de la cité, reconnaissables à leur brassard blanc portant la lettre P majuscule. Ils sont des centaines, sans compter les milliers de jeunes des cités des villes voisines qui veulent prendre leur part d’une réhabilitation télévisuelle, après les nombreux reportages s’attardant sur les véhicules incendiés.

            ‘Tu crois que la télé va parler de nous ?’ demande un ‘jeune’, pour reprendre l’appellation contrôlée en vogue depuis quelques temps,  Mouloud, au pape au sortir de l’école.

            ‘Faites bien attention, de mon temps, comme on dit, il y avait toujours des appariteurs dans les manifs, cela n’a pas dû changer, tu sais, des types payés par des officines occultes pour bien asticoter les esprits, blesser des flics, casser des vitrines, tabasser des manifestants, juste pour que la situation dégénère…’

            ‘Tu crois qu’on se laisse manipuler comme des bouffons ?’ lui rétorque Mouloud. Plusieurs portables avec micro et caméra se tendent, que des centaines de milliers d’habitants des cités et des campagnes pourront bientôt suivre dans toute la France. ‘Ce n’est pas en brûlant des bagnoles que vous vous sortirez de la merde … Au contraire, les beaux quartiers, les manipulateurs de marionnettes n’attendent que ça pour mettre en place un régime de fer, dont vous serez les premières victimes. A votre place, je me ferais oublier et je me débrouillerais avec les moyens du bord. Je m’explique, il n’y a rien à attendre d’un vingtième plan de banlieue. D’ailleurs, comme l’a dit le p’tit couillu, les caisses de l’état sont vides. Alors, écoutez-moi : ne demandez rien. Votre situation est semblable à des millions de paysans en Europe, on vous rend dépendants et c’est un cercle vicieux !’

            ‘C’était plus facile à ton époque, et toi t’es blanc !’ lance un jeune habitant du quartier, du nom de Lamine.

            ‘C’est vrai, mais quand même, un homme en colère est toujours vulnérable et c’est là-dessus que jouent les puissants. Il faut toujours trouver un bouc émissaire, alors selon les pays, ce sont les juifs, les arabes, les gitans, les noirs, les femmes, tel ou tel groupe religieux. Le scénario est toujours le même, on les désigne comme responsables, on fait tout ce que l’on peut pour les exciter, histoire de saper l’influence des plus modérés, et c’est un enchaînement dont la conclusion est toujours la même, la consolidation du pouvoir en place !’

            ‘Ouais, mais quand t’as bac plus 5 et qu’on répond même pas aux centaines de CV que t’envoies, t’arrives à rester calme, toi ?’ demande un autre petit bonhomme, Pedro.

            ‘Ecoute, nous avons tous les mêmes besoins élémentaires, nous avons tous besoin de manger, par exemple, alors pourquoi ne pas organiser des chaînes d’approvisionnement court-circuitant les grands groupes, cela donnerait déjà énormément de boulot…’ L’intérêt se fait grandissant.

            ‘En Italie, des quartiers se regroupent de plus en plus souvent pour ce qu’ils appellent la ‘slow food’, par opposition aux ‘fast food’, vous savez …’

            ‘Et alors,’ demande une jeune fille, Fatima, s’étant frayé un passage à travers les mâles, ‘tu nous proposes des horizons sérieux ?’

            ‘Des tas de paysans en ont marre d’être exploités par les coopératives et les supermarchés, ils veulent produire des aliments sans se presser, en laissant faire la nature, sans pesticides, hormones de croissance ou phosphate, cela prend plus de temps, mais tous les participants y gagnent. Les habitants des quartiers ont toutes les semaines des légumes et des fruits de saison, de la viande fraîche et saine, des pêcheurs font de même, et donc les producteurs ont un revenu assuré, sans passer par les subventions de Bruxelles.’

            ‘C’est pas du bricolage ton truc ?’ reprend Mouloud, sceptique.

            ‘Réfléchis, il y a combien de millions d’habitants dans les cités, avec peu de moyens pour manger correctement ? Il y a combien de paysans et de pêcheurs qui tirent la langue ? Et en plus, si tu ajoutes les collectivités, les écoles, les entreprises, les hôpitaux, les prisons, les maisons de retraite, 3 grands groupes se partagent le marché, pour fourguer des saloperies ! Pour faire la jonction, il faudrait des dizaines de milliers de circuits, avec des gestionnaires, une logistique. Imagine le nombre de chômeurs qui retrouveraient du boulot, sous forme d’entreprises citoyennes !’

            ‘C’est quoi une entreprise citoyenne ?’ demande une autre môme, Aicha.

            ‘Un genre de cogestion, tu rentres à peu plus du SMIC, avec des avantages en nature sur les produits, tu as un intéressement aux résultats, tu progresses tranquillement et le directeur ne gagne pas plus de 6 à 8 fois le SMIC, pas de stock-options à la manque, pas de coups de tordus, pas de délocalisation, des petites unités, pas de matières premières parcourant des milliers de kilomètres pour des prunes et tout se passe dans le respect, comme vous dites souvent !’

            ‘Tu crois que les paysans de la France profonde accepteraient de travailler avec des bougnoules et des négros ?’ reprend Fatima.

            ‘Entre gens qui en bavent, je crois que vous n’aurez pas d’autre choix que de vous entendre !’

            ‘On paie moins cher de la bouffe pas pourrie et nous, on organise le transport et les livraisons,’ continue pensivement une troisième jeune femme, Aminata.

            ‘Oui, mais pendant ce temps, nous les caissières des supermarchés, on va perdre notre boulot !’ interjette Rosaria.

            ‘Tu parles,’ rétorque Aicha, ‘on est en sursit, en plus, pour bosser au SMIC toute sa vie et avoir 3 minutes par heure pour déjeuner, crois-moi, on serait bien mieux dans une entreprise, comment il dit déjà, ah oui, citoyenne !’        

            ‘Si ça vous tente, je donnerai quelques adresses à Habib, vous n’aurez plus qu’à continuer. Cela ne vous rendra pas milliardaires, mais c’est sûrement plus immédiat et plus efficace que quémander une aide de l’Etat qui ne viendra jamais !’

            Il fait signe aux quatre jeunes filles de s’approcher. ‘Bon, si vous voulez vous engager dans cette voie, je vais en parler au maire. C’est une aventure de longue haleine, à vous de cogiter, vous avez le nombre et la jeunesse pour vous.’

            Chemin faisant, le cortège est arrivé à la Chapelle de l’Emmanuel.

            ‘Je compte sur toi pour mettre ce projet sur pied !’ demande Pascal à Habib.

            ‘T’inquiète pas, je les connais toutes les quatre, je te tiendrai au courant.’

            ‘Tu sais, ce n’est pas une idée en l’air, elle me trotte dans la tête depuis des années. Il faut juste commencer un jour ...’

            ‘Attention !’ lance Habib, se rapprochant de Gabriel. Son portable vient de l’avertir. ‘Il y a des types sur les toits qu’on ne connaît pas.’ Le pape lève les yeux. La chapelle de l’Emmanuel est située à l’intérieur d’un carré. Des tireurs embusqués pourraient facilement se trouver derrière le parapet au-dessus du quatrième étage des deux côtés perpendiculaires et du côté opposé, ils pourraient faire un beau carnage, comme au stand de tir.

            ‘Attends !’ dit-il le portable collé à l’oreille. ‘Il s’est tiré, celui qui était sur le toit en face… Il n’ira pas loin, c’est notre cité.’

            ‘C’est un leurre !’ grimace Gabriel. ‘Tu sais, comme avec les passeurs de drogue à la douane, on en balance un, avec peu de marchandises, comme une feinte, et les autres passent tranquillement. Je serais toi, je préviendrais tout le monde de redoubler de vigilance. T’imagine, si un type se faisait exploser parmi nous …’

Les commentaires sont fermés.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu